Claire Scopsi répond à Bambou

Pour accompagner ces nouvelles rencontres autour de Koha, Bambou a choisi d’interroger Claire Scopsi, Maître de conférence en sciences de l’information et de la communication (Institut National des Techniques de la Documentation ; CNAM, Paris), et plus particulièrement spécialisée sur la gestion de projets open source en bibliothèque et centre de documentation.

Bambou : Quelle est aujourd’hui la place du logiciel libre dans le secteur des bibliothèques et de la documentation ?

Claire Scopsi : Il est malaisé d’évaluer la proportion de logiciels libres sur le parc installé de logiciels pour bibliothèque ou documentation puisqu’on ne peut s’appuyer sur le nombre de licences commercialisées et l’offre d’accès en ligne (SAAS) qui se développe ne contribue pas à éclaircir la question. L’enquête annuelle de Tosca consultants*, qui repose sur un questionnaire envoyé aux éditeurs ou intégrateurs, situait à environ 30% la part des logiciels libres pour bibliothèques distribués en 2009. Ce chiffre est conforté par la croissance de 30 à 40% annoncée par les éditeurs libres (PMB services, Nuxeo) ou les SSLL (Smile). Par ailleurs, la période de crise a tendance à généralement favoriser les logiciels libres considérés à tort ou à raison par de nombreux décideurs comme des solutions « low cost ». C’est donc un phénomène intéressant que l’on peut tenter d’expliquer. L’informatique documentaire a été très fortement transformée depuis 15 ans par les solutions du net, full web, ouvertes et interopérables, les logiciels libres y ont facilement trouvé leur place  (notamment les logiciels de gestion de contenus). En bibliothèque, j’attribuerais plutôt le succès du libre à une identité culturelle commune : la pratique professionnelle en réseau, la gratuité, la gouvernance des standards sont des valeurs dans lesquelles bibliothécaires et partisans du libre se reconnaissent également. Cette dimension culturelle est importante : les domaines d’activité où la confidentialité et la sécurité prédominent sont moins consommateurs de solutions libres.

Enfin les secteurs de la documentation et des bibliothèques ont besoin de solutions souples, intégrables dans les solutions globales de l’entreprise (le portail par exemple). Cela profite aux systèmes ouverts.

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Bambou : Un éditeur de SIGB a récemment choisi d’emboîter le pas de l’open source en ouvrant son propre produit. Quel est votre regard sur ce type de stratégie ?

Claire Scopsi : EverTeam a fait ce choix avec Open Flora en 2010, mais ce n’est pas un précurseur. L’éditeur propriétaire AFI avait déjà « basculé » dans le libre en 2007 avec, il est vrai, un portail inédit réalisé à l’aide de briques libres, et en 2010 Alchemy a rendu libre son logiciel Phraseanet, présent sur le marché des photothèques depuis une vingtaine d’années sous licence propriétaire. Il s’agit bien d’une stratégie de marché car les logiciels  libres/open source constituent un méta marché : les organismes qui optent pour ce modèle en font un choix préalable et ne comparent et ne consultent le plus souvent que des logiciels libres. Proposer son produit sous licence libre est donc un moyen d’entrer sur un marché moins concurrentiel et en croissance mais aussi de bénéficier des réseaux du libre : salons spécialisés, intégrateurs libres, blogs et publications consacrées au libre.

L’intérêt pour l’usager est que cette pratique élargit rapidement le choix de logiciels matures sous licence libre. Mais si ces produits sont indubitablement des LOS, puisqu’ils respectent les critères de la Free Software Fundation ou de l’Open Source Initiative, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils adoptent tout de suite la « culture libre » collaborative et communautaire ! Ils fonctionneront plutôt comme des éditeurs libres en conservant le contrôle total sur les développements.

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Bambou : Quelles sont, selon vous, les principaux enjeux (technologiques, économiques…) auxquels vont être confrontés, à moyen terme, les éditeurs ou développeurs de logiciels (propriétaires ou libres), dans le secteur de l’info-doc ?

Claire Scopsi : La crise financière est bien sûr un facteur important car elle ne favorise pas les investissements en recherche et développement. Les logiciels libres ou propriétaires peuvent  contourner le problème  en faisant appel à des briques libres pour réduire les coûts de certains développements. C’est ainsi que plusieurs SIGB intègrent le CMS Drupal. Dans ce contexte de récession, l’émergence du modèle FRBR, qui touche la structure des données, donc le cœur des logiciels de bibliothèque, va peser lourd. Quelques éditeurs libres ou propriétaires annoncent ou proposent déjà ce modèle qui risque de recomposer le marché. Les conditions de survie pour les produits reposent moins sur le modèle économique que sur la « souplesse » technique du logiciel, c’est-à-dire sa capacité à modifier son modèle de structuration avec peu de développement, ainsi que sur la capacité d’investissement de l’éditeur ou de la communauté. Certains renonceront sans doute.

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Bambou : Que vous inspire l’essor fulgurant du logiciel Koha et le type de modèle (communautaire) qui le caractérise ?

Claire Scopsi : Koha est né il y a une douzaine d’années, mais son adoption sur le marché français a été assez rapide depuis 2005. Parmi les SIGB libres déployés en France de façon significative, Koha est le seul qui ne soit pas produit par un éditeur mais par une communauté internationale. C’est sa force et peut être sa faiblesse. Sa force car, puisqu’il n’appartient à personne, il appartient à tous et sa communauté lui est très attachée. Cela a été décisif pour surmonter des phases de fork ou d’évolution technique délicates. Mais la gouvernance d’un développement collaboratif international est complexe, les choix y sont plus lents, et dans les périodes de fort renouvellement technologique, la communauté devra veiller à rester efficace et se mobiliser pour financer les évolutions.

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Bambou : Pensez-vous qu’un nouveau modèle économique, issu du libre, puisse s’établir, voire s’imposer, à brève ou moyenne échéance ?

Claire Scopsi : Non… parce que le temps des mutations économique est un temps long. Si le modèle libre doit s’imposer, cela prendra des dizaines et des dizaines d’années avec sans doute des périodes de ralentissement ou même de retour en arrière. La forte croissance du logiciel libre (+ 40% annuels) ne doit pas faire oublier qu’il ne représente que 7% de l’économie logicielle de la  France qui est le premier pays utilisateur de solutions libres. Il est plus facile d’afficher une forte croissance lorsqu’on part de très bas. En revanche, je crois vraiment que les logiciels libres peuvent à court terme modérer et assainir le marché en venant challenger les logiciels propriétaires et les contraindre à contenir ou réduire les prix de licences. C’est positif à condition que les prix des prestations, eux, ne s’envolent pas. Pour les utilisateurs, le libre est une alternative à l’offre traditionnelle « coût de licence/contrat de maintenance ». Il y a aujourd’hui toute une gamme de solutions offrant plus ou moins de services, dans laquelle on peut choisir en fonction des moyens et de l’organisation de son entreprise.

* Ces études sont disponibles sur le site de Tosca consultants

En complément :

les actes du symposium Koha 2010

les logiciels libres en bibliothèque : les 6 interventions en ligne (Grenoble, mai 2009)

Mener un projet open source en bibliothèque” / Jean François Ferraille, Ludovic Méchin, Claire Scopsi, Paris : Cercle de la Librairie, 2007

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