Bertrand Calenge répond à Bambou

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Il est des rencontres qui marquent et nourrissent une vie professionnelle, et celle de Bertrand Calenge en fait pour moi partie, comme pour beaucoup d’entre nous sans doute, qui avons pu lire, entendre, suivre, analyser, commenter… ses nombreux écrits et le long cours de sa réflexion professionnelle ; et encore aujourd’hui, alors qu’il prend très bientôt sa retraite, son tout dernier ouvrage¹ nous accompagne, continue d’interroger le présent et le sens de notre métier.

Au-delà de l’honneur que constitue pour moi la publication de cet échange sur Bambou, c’est aussi le plaisir de contribuer à la diffusion d’une pensée particulièrement féconde et exigeante, comme toujours bienveillante. Celle de Bertrand Calenge.

Qu’il en soit ici très vivement remercié.

« Bertrand Calenge, vous prenez votre retraite après un parcours professionnel particulièrement foisonnant. Quelles sont les expériences qui ont le plus compté dans votre carrière ? Êtes-vous heureux d’avoir choisi ce métier ? »

En plus de 40 années passées comme conservateur de bibliothèque, j’avoue avoir bénéficié d’une chance exceptionnelle : aux années maigres (les « seventies » giscardiennes) a vite succédé l’imagination libérée des années Lang, puis l’aventure de la décentralisation territoriale, puis le revival des bibliothèques universitaires. En même temps, la technicité du métier a migré du catalogue sur fiches aux outils numériques les plus sophistiqués. Et les bibliothèques sont réellement entrées sur la scène publique durant ces 40 ans, immense bénéfice d’image, mais aussi immense défi ! Autant dire que cette histoire n’a pas permis une seule seconde de pouvoir verser dans la routine !
Chaque poste que j’ai occupé a été une expérience unique. Mais évidemment je reste plus marqué par ce qui m’a sollicité le plus d’innovation et d’imagination. Trois expériences ont été majeures de mon point de vue :
– Servir, organiser et structurer un territoire, au plus intime de son mode de fonctionnement : mes années dans plusieurs bibliothèques départementales ont été magnifiques de ce point de vue, avec une tendresse particulière pour ce qui était alors la BCP de Saône-et-Loire, que j’ai eu la chance de créer, puis organiser pendant près de 10 ans.
– L’opportunité d’imaginer et créer l’Institut de formation des bibliothécaires, aventure qui a duré 6 ans avant la fusion de l’IFB dans l’Enssib, fut également passionnante, non seulement car elle accompagnait de profondes modifications des statuts des personnels, mais surtout parce qu’elle m’a obligé, avec mon équipe, à remettre à plat les compétences et savoir-faire nécessaires aux professionnels à la toute fin du XXe siècle.
– Avoir la possibilité d’innover pendant 10 ans dans ce très grand et très foisonnant établissement qu’est la BM de Lyon fut enfin une chance inouïe. J’ai pu à la fois approfondir les modalités d’évaluation d’un tel réseau, élaborer des outils de facilitation de la gestion professionnelle, et être étroitement associé voire conducteur de projets innovants qui ont contribué à faire rayonner cette bibliothèque riche autant de son patrimoine que de son activité quotidienne au service des Lyonnais et de sa capacité à l’imagination.

Fourviere et le bouquiniste
Fourvière et le bouquiniste

La curiosité est un beau défaut
La curiosité est un beau défaut

L'heure du journal
L’heure du journal

« Durant ce parcours, le métier de bibliothécaire a connu de profondes transformations. Quelles sont celles que vous retenez ? Faisons-nous toujours le même métier aujourd’hui qu’il y a 40 ans ? »

Avec du recul, je me rends compte qu’au fond mon activité s’est toujours orientée vers l’assistance et la formation aux bibliothécaires, et paradoxalement moins directement vers les publics. Cela est patent pour les trois expériences que j’ai citées, mais je pourrais en dire autant de deux autres, la rédaction en chef du BBF ou pour finir la direction des études de l’Enssib. C’est sans doute pour cette raison aussi que depuis le début de ma carrière je ne peux m‘empêcher de publier articles et livres à l’attention de mes collègues…
Les formes de ce métier ont énormément évolué, et pas seulement pour des raisons technologiques. Il me semble que les bibliothécaires ont plongé dans la ville comme toutes les tensions et passions urbaines se sont immergées dans la bibliothèque. Il en est ressorti quelques évolutions majeures : la nécessité de savoir communiquer, le souci prioritaire d’inscrire l’action professionnelle dans des politiques publiques, et une exigence de service au plus près des publics.
Ce qui me frappe le plus, c’est le double mouvement professionnel qui s’est fait jour :
– Les bibliothécaires ont appris à organiser rationnellement et à maitriser ce qui avant n’était que fruit d’une tradition des pratiques professionnelles, en termes d’évaluations, de processus, etc.
– Paradoxalement, plus les technologies numériques virtualisent en quelque sorte la bibliothèque et l’information, plus la société est en demande de médiation humaine professionnelle. Le bibliothécaire d’aujourd’hui doit être aussi bien versé dans le numérique qu’immergé dans la médiation, sans pour autant négliger cette autre exigence inchangée : qu’il soit curieux et cultivé…

sourire en terrasse
Sourire en terrasse

les deux vieux
Les deux vieux

Deux visages deux regards
Deux visages deux regards

« Vous avez initié les politiques documentaires en France et fortement contribué à leur développement, tant par vos publications que par les groupes et rencontres professionnels que vous avez initiés et animés. En 2015, soit plus de 20 ans après la parution de votre 1er ouvrage, les demandes de formation en Poldoc sont croissantes et ne se limitent plus désormais à la question des acquisitions et du désherbage. Comment expliquez-vous une si longue « gestation » ? »

Cette question rejoint pour moi la précédente : il a fallu mener de front un processus de réflexion structuré sur les modalités de l’action publique à travers les collections, et opérer un renversement de regard qui considère comme centrales non plus les collections elles-mêmes, mais les multiplicités de besoins et d’usages des publics. Double évolution / révolution qui ne pouvait en aucune façon s’opérer instantanément ! De plus, le bibliothécaire est naturellement un être pragmatique : il essaye, regarde l’expérience d’un autre, tente à son tour, modifie tel ou tel point, etc. Si le processus est long dans ces conditions, il présente l’avantage de conduire à des convictions et méthodes fermement maitrisées.
Les 20 années en question ont été aussi une randonnée découverte. Partir des acquisitions était une évidence, arriver jusqu’à la question de la médiation documentaire supposait un long voyage, que la MIOP est une des rares à avoir parcouru jusqu’au bout ! Or ce voyage n’est jamais accompli par tel ou tel penseur seul. En matière professionnelle, c’est un chemin à parcourir en équipes, avec les enthousiasmes stimulants, mais aussi avec les inévitables réticences ou lenteurs !

les bas de demi-saison
Les bas de demi-saison

élégance
Élégance

vision fugitive
Vision fugitive

« Les technologies du numérique se sont emparées des bibliothèques, tant en termes de sélection que de médiation des contenus. Cette réalité d’hybridation des collections rend l’exercice du métier plus complexe et n’est pas, en plus des autres transformations à l’œuvre (nouveaux supports et usages de lecture, transition bibliographique, mises en réseau d’établissements, etc), sans susciter des peurs, des résistances… Quel regard portez-vous sur cette évolution/révolution ? »

Je ne suis pas sûr que le terme de « peurs » convienne vraiment ici. Il m’apparait clair que les professionnels connaissent aujourd’hui leur accointance nécessaire – voire leur dépendance – aux technologies du numérique et l’acceptent. Au fond, je parlerais plutôt de vertige grandissant : la première et facile accoutumance aux outils professionnels (j’ai réalisé ma première base de données de thésaurus sur le minuscule écran vert d’un petit IBM en 1983 !) s’est faite aisément, la mutation des documents sous une forme numérique a pris plus de temps (encore que ce soit maintenant largement acquis en musique notamment), le fait que grâce au numérique toute information devienne document potentiel donne déjà le tournis (comment se retrouver dans l’abondance des big data, à défaut même de la maitriser ?), enfin l’immersion même des publics dans ces technologies introduit un nouveau défi, celui du partage, de la prise de parole. Ajoutons à cela que cette évolution se développe dans un contexte juridique et économique extrêmement tâtonnant voire sauvage, pour comprendre le vertige que j’évoquais. Et nous n’en sommes sans doute qu’au début !
Ceci dit, je me méfie de la sidération technologique, et je conserve à l’esprit que le bibliothécaire est d’abord un metteur en ordre et en sens, un gardeur de traces, et un médiateur actif. Il doit l’être avec ou sans les technologies numériques. Mais il est clair qu’il ne peut plus l’être aujourd’hui sans ces dernières, et qu’elles offrent voire suscitent des possibilités extraordinaires !

acrobate : l'instant 1
Acrobate : l’instant 1

Verticales...
Verticales

quand j'étais danseur
Quand j’étais danseur

« On vous sait passionné de photographie, un domaine également très investi par le numérique. Peut-on faire là un parallèle avec l’évolution du livre ? »

Les contenus textuels du livre et les contenus iconiques de la photographie sont également traduisibles en bytes numériques, c’est ce qui les rend très proches. D’ailleurs, les bibliothèques sont nombreuses à acquérir, conserver et valoriser des fonds de photographies : la BM de Lyon – encore elle ! – dispose de près de 700 000 photographies dans ses collections, dont des milliers de chefs-d’œuvre, raretés inestimables qu’elle met en scène régulièrement. Néanmoins, je pense que le numérique a beaucoup plus bouleversé la photographie que le livre, d’abord parce que les formats de fichiers photo permettent d’obtenir et de conserver une énorme « épaisseur » d’information (la moindre image au format RAW de votre appareil photo pèse ainsi facilement plus de 40 MO : « une image vaut mille mots » dit un proverbe chinois !), ensuite parce que les technologies ont permis une immense appropriation sociale de la photographie, qui désormais a envahi la vie quotidienne, et s’échange quotidiennement sur les réseaux sociaux (le moindre téléphone portable est désormais doté d’un excellent appareil photo !) : ça, c’est véritablement innovant² ! D’ailleurs, la BM de Lyon, pour constituer ses collections photographiques régionales contemporaines, a recours aux dons numériques de nombreux contributeurs, qui en moins de 8 ans ont apporté plus de 10 000 clichés ! Je suis d’ailleurs fier de participer aujourd’hui personnellement à cette entreprise³.
Mon intérêt pour la photographie est ancien, effectivement, et je considère ce mode d’expression aussi puissant que le livre, tant par ses qualités documentaires que par ses possibilités narratives et esthétiques ! Cet intérêt se mêle en outre pour moi à la pratique photographique, activité à laquelle je peux me livrer de plus en plus, avec bonheur : c’est ma façon de raconter des histoires, moi qui n’ai guère de talent littéraire. Et j’apprécie particulièrement la photo de rue, qui me fait rencontrer mes contemporains avec une surprise toujours renouvelée et une émotion intacte. Au fond, ce sont ces personnes-là qu’en tant que bibliothécaire j’ai voulu servir pendant plus de 40 ans, et que je retrouve encore dans leur vie de tous les jours…. C’est une forme de respect et de continuité.

black stairs
Black stairs

Bienveillance barbue
Bienveillance barbue

Chaleur lyonnaise
Chaleur lyonnaise

¹La bibliothèque et la médiation des connaissances / Bertrand Calenge. Paris : Éditions du Cercle de la librairie, février 2015

²Ecoutez ce très intéressant podcast assez court (30’) de France Culture : « La mise en flux des images. Ce que le numérique fait à la photographie ».

³la collection Photographes en Rhône-Alpes

Les fantômes du funiculaire
Les fantômes du funiculaire

Reflet matinal
Reflet matinal

autophoto
Auto-photo

→ Voir la page Wikipédia consacrée à Bertrand Calenge

→ Voir le blog (« Carnet de notes ») de Bertrand Calenge

→ Voir les publications de Bertrand Calenge au Cercle de la Librairie

→ Voir le site Poldoc, conçu et animé par Bertrand Calenge

→ Voir toutes les photos de Bertrand Calenge sur Flickr

16 Réponses

  1. […] Acquisitions. Droit. Bertrand Calenge répond à Bambou | Bambou. […]

  2. […] Ta dernière interview, 12 novembre 2015, sur Bambou, le blog de la médiathèque intercommunale Ouest Provence […]

  3. Merci, chère collègue, de votre message. C’est en effet une perte immense que celle de Bertrand Calenge, dont la pensée professionnelle a nourri tant de parcours, tant d’entre nous. Et c’est aussi, pour ceux qui l’ont côtoyé, le souvenir d’une belle personne, très attentive à l’humain, comme en témoignent chacune de ses photos de rue.

  4. Bonjour Monsieur, pouvez-vous me communiquer votre adresse mail afin que je vous transmette la photo de Bertrand ? Voici la mienne : jpouchol@gmail.com.
    Je suis profondément attristé par la perte de votre frère qui était un ami très cher pour moi.
    Recevez mes très vives et sincères condoléances
    Jérôme Pouchol

  5. […] Bertrand Calenge répond à Bambou – entretien, 12 novembre 2015 […]

  6. […] Il est des rencontres qui marquent et nourrissent une vie professionnelle, et celle de Bertrand Calenge en fait pour moi partie, comme pour beaucoup d'entre nous sans doute, qui avons pu lire, entendre, suivre, analyser, commenter… ses nombreux écrits et le long cours de sa réflexion professionnelle ; et encore aujourd'hui, alors qu'il prend très…  […]

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  8. Bonjour , je viens d’apprendre le décès de Bertrand Calenge qui a marqué le monde des bibliothèques. Après Cécil Guitart en 2010, puis Monsieur Merlan et enfin Madame Catherine Pouyet qui a laissé beaucoup de professionnels orphelins cet éte, un grand conservateur des bibliothèques vient de nous quitter. Il reste ses écrits et son blog.
    Merci à Bambou pour cet entretien .Mes sincères condoleances à sa famille et à ses proches
    Karine Ballon , grenoble

  9. Bonjour je suis le frere cadet de bertrand et jaimerai avoir la photo de mon frere qui accompagne votre article. Bertrand vient de décéder ce soir et j’aime beaucoup votre photographie. Cordialement Baudouin Calenge

  10. […] et dernier billet de ce Carnet de notes, mon dernier article en tant que bibliothécaire, après l’entretien que Bambou – le blog de la MIOP – m’a fait l’honneur de me demander il y a […]

  11. […] Bertrand Calenge répond à Bambou | Bambou. Il est des rencontres qui marquent et nourrissent une vie professionnelle, et celle de Bertrand Calenge en fait pour moi partie, comme pour beaucoup d’entre nous sans doute, qui avons pu lire, entendre, suivre, analyser, commenter… ses nombreux écrits et le long cours de sa réflexion professionnelle ; et encore aujourd’hui, alors qu’il prend très bientôt sa retraite, son tout dernier ouvrage¹ nous accompagne, continue d’interroger le présent et le sens de notre métier. Au-delà de l’honneur que constitue pour moi la publication de cet échange sur Bambou, c’est aussi le plaisir de contribuer à la diffusion d’une pensée particulièrement féconde et exigeante, comme toujours bienveillante. […]

  12. […] Bertrand Calenge évoque dans une interview dans Bambou son parcours de 40 années passées à accompagner et observer l'évolution des bibliothèques et de leurs missions auprès du public. Il évoque le plaisir qu'il a eu à construire avec toutes les équipes qu'il a rencontrées de  […]

  13. […] Il est des rencontres qui marquent et nourrissent une vie professionnelle, et celle de Bertrand Calenge en fait pour moi partie, comme pour beaucoup d’entre nous sans doute, qui avons pu lire, entendre, suivre, analyser, commenter… ses nombreux…  […]

  14. […] Il est des rencontres qui marquent et nourrissent une vie professionnelle, et celle de Bertrand Calenge en fait pour moi partie, comme pour beaucoup d'entre nous sans doute, qui avons pu lire, ente…  […]

  15. […] Source : Bertrand Calenge répond à Bambou | Bambou […]

  16. Merci… pour tout.

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